Histoire de fuir toutes ces commémorations à la télé et ces films stupides qu'on passe pour les mômes à chaque jour férié, et n'ayant rien, absolument RIEN à faire en ce jour d'armistice, toute seule là-haut dans ma montagne, j'ai décidé d'aller me promener en forêt. Parce que de toute façon, j'ai pas le choix, y'a que de la forêt ici. Et de la forêt montagneuse en plus.
De toute façon je n'ai pas arrêté de manger le week-end dernier, quand je suis seule et que je m'ennuie je ne pense qu'à manger, je fais ça toute la journée, sans pouvoir m'arrêter, c'est terrible. Le seul moyen pour me stopper, c'est de fuir la nourriture. Il est donc temps de réagir.
Je fuis donc la nourriture, la télé et l'ennui, et je prends ma petite voiture pour rejoindre le sentier de randonnée le plus proche, situé à quelques kilomètres un peu plus bas sur la route de montagne.
Je me gare dans un virage en épingle à cheveu, j'enfile ma jolie polaire bleu turquoise, histoire qu'un chasseur ne me prenne pas pour une maman ours, je visse mon bonnet sur ma tête, j'ai mes boots, 3 biscuits, de l'eau et mon appareil photo dans un sac à dalle. (Oui, des sacs à dos, un sac à dalle, c'est comme ça).
Je passe un petit pont au dessus du Vicdessos, et je suis déjà face à un dilemme. Gauche ou droite ? De toute façon, ça monte des deux côtés pareil, y'a autant de feuilles mortes et de pierres. Je prends à gauche. Et ça monte. Ça monte. Ça fait que monter. L'échauffement commence, je me demande si c'est pas en fait un peu dangereux de s'aventurer toute seule sur des chemins de montagne en forêt. Après tout, je pourrais tomber nez à nez avec un sanglier, ou un ours, ou un loup, un Nazgûl, un Gobelin, un Sombral, un Mangemort, ou pire sur Sarkozy en balade avec Carla ! Mon Dieu... mais je continue. L'adrénaline fait son effet, et motivée par le danger dans lequel je me suis fourrée toute seule, je ressens à peine la fatigue. Portée par l'idée terrifiante que si un sanglier me charge, dans 5 mois un berger finira bien par tomber sur mon cadavre par hasard, on trouvera enfin la propriétaire de la Twingo abandonnée dans le virage, on pourra de toute façon relouer le gîte 11 après avoir récupéré les clés dans sa poche. Et je continue de monter. Je me donne 30 minutes d'effort intense à faire avant de rebrousser chemin.
Tout en marchant, je repère un pommier un peu en hauteur sur le talus, et je me dis qu'au retour ça me fera un bon goûter, je pourrais même faire mon marché et remplir mon sac.
Et ça monte encore. Je croise deux chasseurs, on échange des bonjours, et je continue. J'arrive à une petite plate-forme. Il y a quelques roches grises, et au loin on devine le Montcalm, déjà à moitié pris dans le brouillard. Je me sens un peu comme Sam et Frodon qui font une pause et mangent quelques galettes de Lembas, perdus dans le brouillard quelque part sur des hauteurs en Mordor, regardant au loin la Montagne du Destin en se demandant si ils y parviendront un jour. Quelques photos et c'est reparti, toujours en montée.
Finalement, au bout de 27 minutes, la nature faisant bien les choses, je ne peux continuer plus haut car le sentier est traversé par un ruisseau. J'ai pas vraiment l'intention de me tremper les pieds, et je fais donc demi tour et amorce la descente. Et là, en descendant prudemment entre les feuilles et les pierres glissantes, je regarde en contrebas tout le chemin et je me demande comment j'ai fait pour monter tout ça sans tomber raide morte. C'est impressionnant, et je m'en auto félicite.
Je repasse devant mon pommier, grimpe un peu dans les branches pour secouer celles qui sont au dessus du sentier. Je fais à peine frémir la branche, et une pluie de pommes s'abat sur le chemin, y'a plus qu'à ramasser. Ce sont des petites pommes jaunes, très sucrées, des pommes à sanglier paraît-il que ça s'appelle ici. Tant mieux, ça fera ça de moins dans la bouche d'un sanglier, qui de toute façon n'a pas à se soucier de son pouvoir d'achat, lui. De retour à la maison après avoir bien transpiré, je me demande ce que je vais bien pouvoir faire.
Télé : impensable, voir et revoir des poilus dans les tranchées, c'est pas excellent pour le moral. Mettre de la musique et chanter fort : à envisager vu que de toute façon aucun voisin ne pourra se plaindre. Ou manger, tiens. Ça faisait longtemps.




